Avez-vous, comme moi, l’impression de naviguer parfois dans un monde où seule l’intensité semble valorisée ? L’extraordinaire, les sensations fortes, les gros titres, les drames…

Peut-être l’humain est-il ainsi fait : nous recherchons ce qui nous donne la sensation d’être le plus vivant. Mais notre société a poussé loin la surenchère. Même si cela peut être plaisant, j’y vois parfois comme une drogue : ne s’attacher qu’aux paillettes, aux destinations de rêve, aux photos parfaites.

Retrouver des yeux d’or

Christian Bobin écrivait :

« Le bout du monde et le fond du jardin contiennent la même quantité de merveilles. »

C’est peut-être pour cela que j’essaie, bien souvent, de rééduquer mon regard.

Pour cela, j’aime particulièrement une proposition d’écriture : se mettre en résonance avec quelque chose de banal, d’inaperçu. La consigne est simple : déceler ce que cette petite chose peut nous dire d’elle, et de nous, comme un miroir un peu coquin.

Dans cet espace d’écoute intime se crée alors une complicité toute particulière entre l’objet, le monde et soi.

C’est la consigne que j’ai donnée tout dernièrement dans un atelier au Jardin alpin de Meyrin. Un moment tout doux, où les participantes ont écrit :

« Je suis boule de fraîcheur, boule de possibles. Je disparais vers de nouveaux destins. Je suis trèfle d’eau, j’amène de la lumière au milieu d’une flaque sombre. »

« Je suis brisure de plus grand, petit soupir tombé du ciel. J’appelle à la respiration. »

« J’essaime mes graines dans les promesses de l’instant. »

« Fragile, je flotte, je vole, je me déplace avec légèreté. Je dessine les contours de la beauté »

Ces extraits ont été écrits en résonance avec d’humbles éléments de la nature environnante : un trèfle, une brindille, une graine de tilleul et une feuille morte.

C’est beau quand le banal ouvre sa coquille.

Comme si, soudainement, par la qualité du regard et de l’attention, nous pouvions nous glisser dans la beauté et la dignité de toute chose. Car chaque chose a sa place dans la marche du monde.

Je repense à de nombreux autres ateliers où les objets choisis étaient inanimés et particulièrement banals : un stylo, une paire de ciseaux, même du gel hydroalcoolique !

Je me rappelle notamment un professeur en formation qui avait écrit un texte proprement ahurissant à partir de ce dernier support. Je n’ai malheureusement pas retrouvé son texte, mais je me souviens encore des exclamations de tout le groupe à sa lecture.

En fait, quelle que soit la chose, l’objet en question n’est que la pointe d’un iceberg de trésors : trésors d’ingéniosité, d’évolution, de mémoire, de matière, de technologie …

Il suffit parfois de regarder vraiment pour que le banal se mette à nous partager ses merveilles. J’aime cet exercice d’écriture, qui illustre profondément ce qui se joue dans l’autolouange : retrouver des yeux d’or, des yeux d’enfance, des yeux d’émerveillement.

À la fin de l’atelier au Jardin alpin, une des participantes a nommé ce qu’elle ressentait : un sentiment d’abondance. C’est exactement ce que je ressens.

Nous sommes assis sur des trésors que nous ne voyons plus.

Comme le mendiant du conte, assis sur son coffre plein d’or et qui continue pourtant de mendier.

La poésie nous restitue ce trésor, ces yeux d’or. Et la proposition de faire résonner notre « je » avec ce qui nous entoure est, pour cela, un raccourci extrêmement puissant.

Rainer Maria Rilke écrivait dans Lettres à un jeune poète :

« Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. »

Alors, pourquoi ne pas essayer maintenant ? Chiche ?

Promenez votre regard autour de vous. Arrêtez-vous sur quelque chose d’anodin, d’inaperçu, de banal. Quelque chose qui traîne sur votre bureau ou par terre si vous êtes dehors.

Regardez-le vraiment.

Sa forme, sa couleur, sa texture. Son histoire. L’ingéniosité qui lui a donné naissance. L’intelligence de la nature qui lui a donné sa forme. Peut-être des souvenirs lui sont-ils associés.

Et puis faites un petit pas de plus, joueur et malicieux :

Qu’est-ce que cette petite chose pourrait me raconter et m’apprendre… de moi-même ?

Prenez un stylo et laissez couler vos mots sur le papier. Profondeur et humour peuvent se mêler. Par exemple :

Je suis arrosoir intelligent et conscient, je choisis mes pousses, mes pots et mes batailles.

Allez-y sans vous censurer, tirer le fil de vos intuitions, écoutez. Puis lisez votre texte à haute voix. Et souriez.

Nous sommes riches à foison !