La semaine passée, je me suis offert une petite séquence nostalgie.
J’ai ressorti toutes les feuilles de papier raturées, barrées et couvertes de fautes d’orthographe des jeunes que j’ai accompagnés l’année scolaire passée lors de mes ateliers d’écriture créative pour l’estime de soi.
Puis je les ai mises à côté des recueils des mêmes textes soigneusement retranscrits que j’ai réalisés pour chaque classe.
Le contraste m’a laissée songeuse.
Je regarde ces feuilles un peu froissées et me rends compte qu’elles sont plus que des brouillons. Elles sont le témoignage d’un processus créatif, elles racontent un cheminement de pensée qui commence par une page blanche.
Parfois, elle se couvre rapidement de lignes (mais dans ces classes, c’est assez rare !). Plus souvent, elle reste d’abord silencieuse. On réfléchit. On contemple. On échange quelques idées. On dresse une liste de mots, puis on essaie de les enfiler comme des perles sur un collier jusqu’à ce que quelque chose sonne juste.
Alors on réécrit. On barre. On recommence. On déplace une phrase avec une flèche. On gribouille dans la marge.
Et soudain, du brouillard émerge une idée. Je vois le visage de ces jeunes qui s’illumine, ou accueille un petit sourire en coin.
Parfois, lorsque le texte est terminé, on s’ennuie un peu et l’on dessine dans un coin de la feuille, on griffonne une signature originale…
Toutes ces traces racontent quelque chose.
J’ai étalé ces centaines de feuilles sur le parquet de mon salon. Elles formaient une immense mosaïque de pensées en éclosion.
Le chemin invisible
Pourtant, dans notre société, elles n’ont aucune valeur esthétique. Nous aimons les publications impeccables, les belles typographies, les images parfaitement cadrées, les mises en page élégantes.
Lorsque j’ai commencé, il y a quelques années, à partager les phrases de ces jeunes sur mon site puis sur les réseaux sociaux, j’ai bien compris que ces brouillons ne serviraient jamais à illustrer mes publications.
Et pourtant… aujourd’hui, c’est précisément leur invisibilité qui m’interroge.
Nous oublions facilement que presque tout ce qui nous entoure est le fruit de ratures, de tâtonnements, de reprises.
Les livres dans nos bibliothèques.
Les objets de notre quotidien.
Les œuvres d’art.
Les rapports imprimés sur papier glacé.
Même les textes que nous lisons sur nos écrans.
Tout cela est passé par d’innombrables versions invisibles.
Je trouve cela profondément beau. L’être humain possède cette étonnante capacité à polir sa création, parfois pendant toute une vie, jusqu’à pouvoir transmettre ce qui ressemble à une forme de nectar.
Nous recevons le fruit, et souvent nous n’avons aucune idée de ce qui l’a fait naître, grandir, mûrir.
Or, lorsque nous sommes nous-mêmes en position de créer, ce qui nous fait grandir n’est pas le résultat final. C’est tout le chemin, et c’est un chemin qui devient de plus en plus invisible.
Quand tout va plus vite
Bien sûr, cela n’a pas commencé avec l’intelligence artificielle. Une céramique terminée ne raconte pas les dizaines d’essais ratés de l’artisan. Une toile ne montre pas les couches recouvertes par le peintre.
Mais j’ai le sentiment que notre époque accélère encore cette disparition du brouillon.
Aujourd’hui, quelques notes éparses peuvent devenir, en quelques secondes, un texte parfaitement structuré. Une idée griffonnée prend immédiatement une forme qui semble aboutie. C’est bluffant et souvent incroyablement satisfaisant !
Mais sans être spécialiste, nous savons tous que notre corps possède ses propres rythmes : des temps d’assimilation, d’intégration, de repos, de régénération. Et le chemin de la pensée fait partie de ces rythmes. A aller si vite, est-ce que le chemin de pensée ne perd pas quelque chose, garde-t-il le même ancrage en nous ?
La main et le pointillé
Et puis il y a le geste de la main. Alors que nous prenons de plus en plus nos notes directement sur nos ordinateurs, tablettes ou smartphones, des recherches en sciences cognitives montrent que l’écriture manuscrite favorise la mémorisation et l’appropriation des idées d’une manière différente de la frappe sur le clavier.
Peut-être avons-nous encore besoin de ce dialogue plus lent entre la main, le papier et la pensée.
Alors, la prochaine fois que vous retomberez sur un vieux cahier rempli de ratures ou sur quelques feuilles couvertes de notes éparses, ne les regardez peut-être pas comme des rebuts.
Remerciez-les, car ils témoignent de tout ce qui a cherché sa forme avant de la trouver.
Ils nous rappellent que la création, comme la vie, n’est pas un processus linéaire. Et le fil rouge, s’il se perd parfois, avance plutôt en pointillés que d’un seul trait.
Et vous ?
Quel est votre rapport à vos brouillons, à vos notes manuscrites, à toutes ces versions invisibles qui précèdent la version finale ?
Et comment vivez-vous cette cohabitation (ce flirt ?) avec l’intelligence artificielle, capable de transformer presque instantanément nos idées ou nos notes encore brutes en textes aboutis ?
Je serais très heureuse de lire vos réflexions.