« Quelle horreur… mais on ne veut pas voir des photos de vieux, c’est moche, déjà qu’on vit avec des vieux ! »

C’est Mme A., une résidente, qui découvre les photos lors du vernissage de notre exposition, « Hommage au corps qui vieillit, pour lui dire merci de nous porter tout au long de la vie » au sein de la maison de retraite Le Nouveau Prieuré.

Pas exactement la première réaction désirée.

La voilà qui prend à partie d’autres dames âgées autour d’elle. L’une d’entre elles, une visiteuse je crois, me montre sa main, en la mettant en perspective avec la photo d’une main exposée :

« Mais elle est laide, ma main… pourquoi prendre des photos de mains de vieux ? »

Je lui réponds combien je peux la comprendre, c’est vrai qu’on a peu l’habitude de voir ce genre de visuel, dans un monde où les photos sont surtout tournées autour de l’éclat de la jeunesse. Je lui prends alors délicatement la main, je la pose sur la mienne et lui dis :

« Mais elle est belle, votre main. Pensez à tout ce que vous avez vécu avec, tout ce que vous avez embrassé… Et en plus, vous êtes coquette, là, avec vos ongles roses, tout irisés. La prendre en photo, c’est aussi montrer qu’elle est belle. Lui dire merci pour tout ce qu’elle nous a permis de vivre. »

 

Changer de regard.

C’était l’invitation de ce projet, dans une maison de retraite (EMS en Suisse) pas comme les autres, à Chêne-Bougeries (Genève). Dans un même bâtiment, une crèche, un restaurant sympa, un établissement pour personnes en situation de handicap, des logements étudiants et l’EMS se retrouvent autour d’une place du village à l’intérieur. Vous y trouverez un piano, des oiseaux, un babyfoot, un aquarium, des concerts le vendredi… Bref, de la vie, et en l’occurrence, notre exposition de photos et de textes !

À la base, une rencontre : celle de l’équipe d’animation, d’une photographe, Ghislaine Heger, avec plusieurs projets à son actif autour de la mise à l’honneur des seniors, et notamment les femmes, et moi, amoureuse des mots qui rendent hommage à la lumière de chacun, à ce qui nous rassemble en tant qu’humains.

Pendant deux semaines du mois de novembre, nous sommes allées à la rencontre des résident-e-s, en alternant les ateliers d’écriture, les entretiens et les séances photos.

Les résident-e-s qui le souhaitent se dévoilent dans l’objectif de Ghislaine. Dans leur chambre ou dans un endroit emblématique de la résidence, la photographe leur propose de choisir une partie de leur corps qu’ils aimeraient mettre en lumière. De là naît un dialogue tout en douceur avec le paysage d’une main, d’un pied, la courbure d’une épaule, la neige d’une chevelure…

 

Éclats et souvenirs collectés en vue de l’exposition

De mon côté, les ateliers d’écriture se transforment finalement en moments de discussion et d’écoute, car peu de résident-e-s peuvent encore manier un stylo.

« À quelle(s) partie(s) de mon corps est-ce que je pourrais dire merci ? »

De cette question un peu insolite, jaillissent bien des souvenirs : des éclats d’enfance, des métiers et des vocations, des passions diverses allant du foot à la musique et au chant, des voyages, des êtres aimés, etc. En petits groupes ou en entretien individuel, les résident-e-s partagent un vécu touchant, parfois surprenant, des fragments de leurs riches chemins de vie, où le banal et l’extraordinaire dansent au gré des saisons et des perceptions.

Mme M. s’exclame :
« Le jour où ma grand-mère m’a dit que j’avais de beaux cheveux, ça a complètement changé ma vie. »

Il y a ce moment improbable et savoureux où Mme E. nous dit, avec tant de candeur :
« Je n’ai plus de mémoire, je ne me souviens de rien, c’est vraiment embêtant. Mais je suis bien ici. J’aime jouer du piano, ça, mes doigts savent encore. L’autre jour avec l’animatrice nous avons chanté Édith Piaf. »

Et voilà Mme A. (qui plusieurs mois plus tard lors du vernissage exprimera son dégoût face aux photos, et pourtant lors de ce premier atelier si drôle et attachante) qui entonne :

« Non, rien de rien… non, je ne regrette rien… »

et que tout le groupe reprend joyeusement autour de la table.

Il y a aussi M. R., le poète des lieux, qui écrit au moins un poème par jour, en alexandrins, s’il vous plaît. Il a besoin de poésie comme de l’air pour respirer et offre ses écrits généreusement à tous ceux qu’il rencontre au fil des jours, comme autant de feuilles au vent qui surgissent de son déambulateur.

Il témoigne, l’œil brillant :
« J’ai compris que ça répand du bonheur… et les gens en ont tellement besoin. »

Il y a Mme CL, véritable Mary Poppins en bottes léopard rose pour « patauger dans les flaques en lacets délacés », qui se lève en plein milieu d’un atelier pour prendre l’air et aller au bistrot. Justement, c’est à ses muscles qu’elle veut dire « merci ».

Mme D. raconte avec délice son vol audacieux en deltaplane au-dessus du Lac d’Annecy, malgré sa sclérose en plaque.

Il y a ce moment où Mme C., ancienne psychomotricienne, nous raconte comment le toucher a été important dans sa vie.

« Je touchais beaucoup les gens. Aujourd’hui, beaucoup moins… qui a envie de se faire toucher par une vieille bonne femme ? »

Un silence et des hochements de tête autour de la table.

 

Des rencontres cœur à cœur

En alternance avec les ateliers, j’ai été accueillie également dans les chambres pour des entretiens individuels.
Des rencontres tellement touchantes, simples et authentiques, où se livrent, au creux du cœur, des souvenirs souvent étonnants… et du désarroi, parfois.

« Une partie du corps que j’aime ? Moi, c’est le toucher. J’aime beaucoup toucher. Les fleurs, bien sûr, mais je pense aussi au sable, dans le désert de Mauritanie. » Mme F.

« Mais là, maintenant, tout d’un coup, c’est comme si je tombais dans un trou, et je me demande : « Mais je fais quoi ici ? Est-ce que je retrouverai un jour ma maison ? J’ai beaucoup marché dans ma vie. On habitait près d’une forêt, on allait beaucoup en randonnée, en montagne. Oui, je peux dire merci à mes jambes. Mais je me demande ce que je fais ici. Il est où, le point d’interrogation ? » Mme M.

 

Offrir un poème

Alors, petit à petit, j’ai pris l’habitude de leur offrir un poème de célébration à la fin de notre entretien, à partir de ce qu’ils et elles avaient partagé.
Parfois, en m’inspirant également d’une carte postale que je leur demandais de tirer.
Je laissais couler la plume pendant une dizaine de minutes pour leur offrir ensuite quelques lignes, comme un portrait poétique.

J’illumine de ma bonne humeur ceux qui m’approchent.

Jardinière de l’enfance,

J’ai bichonné des générations entières

De petits humains aujourd’hui devenus arbres solides.

J’ai célébré la beauté, mis en lumière,

Préparé la scène des éblouissements.

Gardienne des espaces du partage et de la fête,

J’ai rassemblé intensément ma communauté.

Et mon cœur déborde des paillettes d’or

Et de la chaleur humaine collectée.

Château intérieur peuplé de souvenirs et de couleurs,

Je suis guirlande scintillante du bal de ma vie.
Pour Mme H.

 

Je le fais à la première personne du singulier, dans la tradition des textes d’autolouange, car elle permet de se mettre dans une posture très délicate de résonance. J’adore cette approche : c’est une écriture qui coule sans effort. Je n’ai pas peur de tomber à côté ou de faire faux.

Ça semble peut-être un peu étrange au début, mais la personne qui reçoit ces lignes prend uniquement ce qui résonne pour elle, là où, dans le « je », elle se reconnaît. Il n’y a ni projection ni plaquage, comme il pourrait y en avoir dans un texte écrit à la deuxième ou à la troisième personne du singulier.
Et ce qui ne résonne pas peut simplement être laissé de côté.

Les résident-e-s les reçoivent souvent avec surprise et émotion : « C’est juste ! ». Se voir offrir un poème a quelque chose de si précieux, un sentiment d’être vu, dans une strate plus essentielle de la vie. Monsieur J. a ainsi déclaré vouloir le garder dans le coffre-fort, à côté de son portefeuille !

 

Nous entraîner à changer de regard

Pour en revenir au vernissage de l’exposition, qui conclut tout ce parcours, et qui, après ce premier éclat tonitruant, se déroule paisiblement, c’est beau de voir combien les résident-e-s se découvrent et se retrouvent dans les photos et les textes.

Plusieurs soignantes poussent une chaise roulante, se baladant parfois avec tout un petit groupe de résident-e-s. Elles leur lisent les textes à haute voix, ils et elles regardent et commentent ensemble les photos.

Il y a des acquiescements, des exclamations, de la lumière dans les yeux, des sourires.

M. R., notre funambule de l’alexandrin, découvre, ému, ses poèmes exposés.

Mme H. s’exclame en reconnaissant son joli bracelet de perles sur une des photos. Elle le porte également ce jour-là.

Les familles, en visite, découvrent, elles aussi, avec curiosité et joie tout ce partage.

Finalement, la dame qui trouvait ses mains laides change assez facilement d’avis :
« C’est vrai… elles sont belles, en fait. »

Et elle ajoute :
« Et puis ça nous arrive à tous de vieillir, n’est-ce pas ? D’ailleurs, vous aussi… »

Dans un geste complice, presque maternel, elle effleure gentiment les petites rides qui encadrent ma bouche, celles qui me chagrinent tant.

Oui, nous entraîner à changer de regard sur les sillons du temps.
En voilà une modeste expérience, débordante de perles.

 

 

Pour en savoir plus, et découvrir quelques photos ou textes :

  • Les projets de la talentueuse photographe Ghislaine Heger sur le site de Tokyo Moon
  • Quelques pépites de textes à venir dans ma galerie

Remerciements :

  • Aux résident-e-s pour leur authenticité
  • Aux équipes du Nouveau Prieuré pour leur confiance et leur accompagnement