Le rôle de la poésie, surtout dans les communautés marginalisées, est de procurer une voix à ceux qui en sont traditionnellement privés.
Barack Obama

En 2019, alors que je travaillais pour la Fédération luthérienne mondiale, j’ai eu l’occasion d’animer quelques ateliers d’expression créative pour l’estime de soi auprès de réfugiés vivant au Kenya. Alors que nous avons célébré le mois passé la Journée mondiale des réfugiés, j’avais envie de partager ces voix qui m’accompagnent depuis lors.

Dans un monde où l’on réduit souvent les réfugiés à leur statut, à leurs blessures ou à leurs besoins, les poèmes nés de ces rencontres racontent autre chose. Ils parlent de dignité, de courage, de responsabilité, de lumière et d’espérance. Ils donnent à entendre des femmes et des hommes qui, malgré les épreuves traversées, continuent à prendre soin des autres et à bâtir leur communauté.

 

Quand la parole se redresse

Ma mission d’évaluation sur le terrain au Kenya fut réellement transfigurée par les quelques ateliers d’autolouange que j’ai animés au fil de mes rencontres avec différents groupes de réfugiés et défenseurs des droits humains à Nairobi et dans le camp de Kakuma. En leur proposant de célébrer la contribution unique et essentielle de chacun au sein de leur communauté, j’ai vu se lever des êtres étonnés eux-mêmes de la beauté de leur parole.

Que d’émotions et de visages radieux dans l’assistance en entendant les uns et les autres proclamer :

Je suis l’inspiration qui rassemble les femmes et les entraîne à prendre un rôle de décision. Je change le monde. Sahara

Être un réfugié ne veut pas dire que tu es mort. La vie est possible quand tu as la paix. Je suis paix, je suis espoir. Nzeyimana

Ce que le monde attend de moi, c’est la lumière. Je suis le soleil du matin. Julien

Je suis la lune. On dit que ma lumière n’est pas chaude, mais je crois en moi. Ma lumière comptera jusqu’à la fin du monde. Daud

Artisans de lumière

Cette métaphore de la lumière revient sans cesse dans leurs poèmes, rayonnante, comme évidente. Pourtant, ils vivent dans de sombres lieux de violence, d’injustice et de souffrance. James et Boris, par exemple, ont passé la veille dans un poste de police de Nairobi à remuer ciel et terre auprès de policiers corrompus pour faire sortir des amis réfugiés injustement détenus. Je suis si émue de les entendre dire :

Je suis un aigle, je suis capable d’avancer sans sécurité. Je sauve les gens du danger et je les emmène à un autre niveau. James

Je me vois comme un bus de chez nous, un matatu, un bus sans essence. J’ai beaucoup de passagers dans mon bus. Je suis jeune et plein de potentiel. Boris

Une humanité partagée

Dans le camp de Kakuma, au carrefour des frontières du Sud-Soudan, de l’Ouganda et de l’Éthiopie, où de multiples conflits ont poussé près de 200 000 personnes à trouver refuge dans cette Babel de tôles dressée sur une plaine aride, là aussi l’autolouange nous met dans un écrin d’humanité partagée.

Je rencontre un groupe de très jeunes femmes. Scovia est arrivée d’Ouganda quand elle était petite et s’occupe aujourd’hui seule de ses six frères et sœurs. Il y a quelques années, sa mère est devenue folle, essayant de tuer sa fille avant de disparaître avec la plus jeune. Agnes a perdu ses parents dans leur fuite depuis le Soudan. Elle a longtemps souffert d’un traumatisme si aigu qu’elle perdait régulièrement connaissance. Aujourd’hui, c’est un rayon de soleil et de résilience.

Je suis la lumière de ma famille. Même à travers les vallées et les montagnes, je reste debout, tranquille, comme une femme. Rien ne peut me vaincre, car Dieu m’a créée sans problème. Scovia

Je suis la joie, l’enfant du lion. J’aime être heureuse et rendre les autres heureux. Agnes

Ceux qui prennent soin des autres

La plupart des réfugiés que je rencontre sont des leaders dans leurs communautés. Chacun d’entre eux semble avoir accepté son destin et œuvre là où la vie l’a placé. En artisans de lumière, ils développent solidarité, cohabitation pacifique et respect des droits humains dans ce camp que le gouvernement kenyan a si souvent menacé de fermer sous prétexte de menace terroriste.

Ibrahim et Edmond organisent ainsi plusieurs fois par mois des réunions d’accueil pour les mineurs nouvellement arrivés.

« C’est un lieu dangereux ici, me disent-ils. Et nous voulons donner aux jeunes les repères pour être de bonnes personnes. »

Je suis la lumière qui brille dans la nuit. Là où il y a l’obscurité, j’apparais. Et l’obscurité disparaît. Ibrahim

J’éclaire les gens pour qu’ils passent de l’obscurité à la lumière. Je m’assure que leurs besoins soient satisfaits et ça m’est égal si je me consume complètement. Je suis une bougie. Edmond

Je suis l’autre

À la fin de chaque atelier, quelle fierté dans les yeux ! Les rires fusent, je prends leurs portraits dans une ambiance de camaraderie qui me touche profondément. J’étais une étrangère deux heures plus tôt… quel bond d’intimité !

Des années plus tard, ces paroles continuent de m’habiter. Elles nous rappellent que derrière le mot « réfugié » se trouvent des femmes et des hommes porteurs de talents, de responsabilités, de rêves et d’une immense capacité de résilience.

C’est peut-être là l’un des miracles de l’autolouange : glisser dans le « je » de l’autre pour résonner en commune humanité. Les contours des biographies s’estompent ou même se rejoignent. Je vois alors tomber les frontières entre eux et nous, celles de nos esprits et de nos cœurs.

 

Ne pas les oublier

À l’heure où des millions de personnes sont encore contraintes à l’exil à travers le monde, ces voix nous invitent à regarder au-delà des chiffres et des statuts administratifs pour rencontrer des êtres humains debout, porteurs d’espoir au cœur même de l’adversité.

Dans le prolongement de ce récit, je souhaite humblement saluer le courage de toutes les personnes réfugiées et celui de tous ceux qui avec elles œuvrent chaque jour pour construire des chemins de protection, de dignité et d’espérance.

Ma pensée va particulièrement à mes anciens collègues de la Fédération luthérienne mondiale, ainsi qu’à tous les travailleurs humanitaires, bénévoles et acteurs communautaires qui poursuivent inlassablement ce travail essentiel.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient découvrir davantage de ces poèmes, le livret Je suis espoir est disponible gratuitement en français et en anglais sur le site de la Fédération luthérienne mondiale.

 

Pour aller plus loin :