Parce qu’elle suspend le temps et nous connecte à la vie. Dans sa profondeur, sa complexité, son mystère.
Depuis plus de dix ans, je compile des cahiers de citations inspirantes et de poèmes. C’est mon antidote lorsque la déprime me prend, quand la tristesse me saute à la gorge. Je feuillette ces pages, et la beauté des mots, la sagesse partagée, me nourrissent et m’apaisent.
Christian Bobin, poète entre tous, a cette phrase incroyable :
Le poète perce quelques trous dans l’os du langage pour en faire une flûte. Ce n’est rien, mais ce rien parle de l’éternel.
Tout est dit. La poésie est cette humble musique de l’âme qui traverse les millénaires et chante ce qui résiste au temps.
🔥 La poésie comme intensité de vie
La poésie qui me touche a ce pouvoir de soulever l’écorce du quotidien et de restituer à l’expérience de la vie son intensité, son insaisissable nature. Je sens alors que quelque chose se dilate dans mon cœur. Une paix profonde apparaît : c’est beau.
Pour Jean-Pierre Siméon :
Le poème, vecteur d’intensité, nous rebranche proprement à la vie.
Car la poésie (au sens large) est un langage qui tente l’impossible : se hisser à la hauteur du mystère d’exister, pour embrasser toute la palette de l’expérience humaine : des abîmes aux cimes, des obscurités les plus profondes à l’aveuglante clarté, sans jamais l’enfermer dans quelque chose de clos ou de définitif.
🕯️ Résister par la beauté
Le témoignage le plus bouleversant de la force de la poésie est, pour moi, celui de Jacques Lusseyran dans Le monde commence aujourd’hui.
Jeune résistant aveugle, déporté dans un camp de la mort en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, il lança une véritable campagne de poésie entre les détenus. En partageant les poèmes de leur langue et de leur culture, ces hommes se redressaient dans leur dignité.
J’apprenais que la poésie est un acte, une incantation, un baiser de paix, une médecine. J’apprenais que la poésie est une des rares, très rares choses au monde, qui puisse l’emporter sur la haine et le froid. (…) C’était justement avec l’espérance que la poésie avait affaire. Il m’a fallu traverser ces circonstances épaisses, matérielles, étroitement physiques — jusqu’à la suffocation — pour savoir combien sont denses et tangibles ces choses sans poids qu’on nomme espoir, poésie, vie.
Ce que dit Jacques Lusseyran, c’est peut-être cela au fond : la poésie comme capacité à rester en lien avec ce qui est vivant, même lorsque tout semble vouloir nous en séparer.
Son témoignage fait écho à des études plus récentes, qui montrent que ceux qui ont le mieux résisté aux conditions terribles des camps de la mort étaient ceux qui conservaient une capacité à percevoir la beauté et l’espoir malgré tout.
🌌La poésie illimite le réel
La formule est de Jean-Pierre Siméon, dont l’ouvrage La poésie sauvera le monde dit principalement cela : dans un monde qui n’a jamais été aussi a-poétique, tournant en rond dans des récits-scripts qui aplatissent la réalité (et l’arrivée de l’intelligence artificielle n’arrange évidemment rien), la poésie offre une voie de subversion dans ce qu’elle ouvre par l’étonnement d’un autre rapport au réel. Et dans ce qu’elle ouvre par là-même comme champ de conscience.
Un jeune dans un de mes ateliers a eu cette formule savoureuse :
Ma lumière n’a pas d’étiquette.
Au-delà de la tyrannie de ce monde marchand qui enferme dans des rôles et des cases identitaires toujours plus rigides, la poésie nous fait pressentir un rapport au monde plus riche, plus complexe, plus sensible.
Finalement, dans le camp de la mort de Jacques Lusseyran, à Auschwitz et ailleurs où des témoignages similaires abondent, la poésie rappelait cela : chaque homme, chaque femme, reprenait toute son épaisseur d’existence. L’espace d’un instant il ou elle pouvait échapper à son identité de matricule pour la mort auquel un système haineux et fou l’avait réduit.
🤍 La poésie, raccourci d’empathie
Une autre force de la poésie est de nous offrir un raccourci d’empathie. Elle marie l’intime et l’universel dans des noces toujours renouvelées et nous tire par-là même de notre solitude.
En lisant des mots si justes, si beaux, si précisément trouvés, le poète me libère : il met en lumière une perception confuse qui peut enfin prendre forme, éclore et me nourrir.
Jean-Pierre Siméon le dit magnifiquement :
Tout poème est un concentré d’humanité, qui révèle à chacun son altérité, c’est-à-dire son affinité avec l’autre, l’arrachant ainsi à sa petite identité personnelle de circonstances pour le relier. La poésie est en quelque sorte l’espéranto de l’âme humaine. (…) Nous ne sommes rien, dit le poème, que notre relation émue à l’autre, fût-il cet autre un arbre ou un visage.
Ces mots résonnent profondément avec ce que j’observe, encore et encore : la poésie relie, là même où nous nous croyons séparés.
🌄 Éveiller son propre regard poétique
Il y a aussi la grâce de sentir s’éveiller son propre regard poétique sur la vie. Christian Bobin parle de ce moment où, soudain, nous enfilons des « yeux d’or », capables de soulever le voile du banal et de lui rendre son incandescence.
Le miracle arrive dans un deuxième temps, quand s’éveille ce qui dormait sous nos yeux, quand ce qui surgit de la vie crève nos yeux et les remplace par des yeux d’or. Ils s’ouvrent et, d’un seul rayon, brûlent les apparences de la vie comme celles de la mort.
C’est ce que j’ai découvert dans la pratique de l’autolouange : une manière d’ouvrir un nouveau regard et de laisser ensuite couler ses propres mots du cœur à la plume.
Dans cette posture funambulesque où la parole en « je » s’épanouit dans la métaphore et l’amplification, le « je » sort de sa petite case pour rejoindre quelque chose de plus vaste, de plus libre, de plus universel. Le réel prend une saveur inédite, l’expérience se densifie, de nouvelles perspectives s’ouvrent.
L’autolouange est en soi une véritable pédagogie de la poésie. Elle est une voie royale vers cette posture qui nous offre d’habiter le monde en poète, qui peut ensuite se décliner de mille manières pour chacun au quotidien.
C’est d’ailleurs ce qu’expriment invariablement les personnes qui découvrent cette pratique : cet émerveillement devant la poésie qui jaillit naturellement de soi, et devant la puissance des mots qui nous mettent en lien, en complicité, en amitié.
🌍 Nourrir notre monde de poésie
Dans ce monde tourmenté, trouvons des manières de nourrir l’amitié avec soi et avec les autres, de voir et d’exprimer la beauté et la nuance. Nourrissons des espaces où il est possible de sentir notre humanité commune au-delà des différences, ainsi que notre complicité avec le vivant.
Faisons entrer en nous les montagnes, les forêts, les animaux, le ciel, les étoiles, l’eau, la terre, le vent et le feu.
Sentons le monde palpiter en nous pour mieux en prendre soin.
Alors que nous traversons l’hiver, pourquoi ne pas chercher à nous nourrir de poésie ? Lui faire une place dans nos jours, dans sa radicalité et sa simplicité. Dans cette manière unique de contempler ce qui est là, de prendre humblement un papier et un stylo, de jouer avec les mots, de les partager. Ou de se replonger dans un recueil dont les mots redonnent du souffle à notre regard sur la vie.
✨ Et vous ?
Quels mots vous aident à rester vivants dans ce monde tourmenté ?
Quelle place la poésie occupe-t-elle aujourd’hui dans votre manière d’habiter le monde ?
📚 Pour aller un peu plus loin, voici quelques recueils qui m’accompagnent autour de cette réflexion (et dont sont extraites les citations) :
- Jean-Pierre Siméon, La poésie sauvera le monde, Éditions Le Passeur
- Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourd’hui, Gallimard
- Christian Bobin, L’Homme-Joie, Gallimard
- Marie Milis, Exercices pratiques d’autolouange, Payot.