Entrer dans un musée, c’est parfois entrer en soi. Une œuvre, un silence, un stylo : entrer en résonance, écrire pour se rencontrer, laisser le « je » prendre la parole et nous surprendre.
Entrer en rencontre
Depuis plusieurs années, j’emmène régulièrement des jeunes en remobilisation scolaire au musée dans le cadre d’une série d’ateliers d’écriture créative pour l’estime de soi et propose également avec bonheur quelques invitations ponctuelles tout public. Quel que soit le cadre, c’est toujours un moment privilégié, intemporel, dont on ressort avec quelques pépites incandescentes, comme des braises qui continuent à nous réchauffer longtemps.
La consigne peut tenir en peu de mots : aller à la rencontre de soi dans la rencontre avec l’œuvre d’art, dans cet espace sensible entre les deux. S’offrir un moment de pure mise en disponibilité, à l’écoute d’une parole qui monte du cœur à la plume. S’offre alors une vision nouvelle, un espace de surprenante complicité, d’entendement instinctif.
Comme le dit Marie Milis dans son ouvrage L’art de voir :
J’invite à oser la radicalité de cette exploration à l’écoute de ce qui monte en soi, de cette parole qui champagnise et fait monter des bulles d’inconscient, de l’inattendu précieux.
Plutôt que d’aller lire les explications disponibles à côté de l’œuvre, comme nous le faisons par habitude, se proposer un moment pour contempler réellement, prendre le temps… et écrire.
Quand les mots surgissent
Je vois ainsi des jeunes se poser enfin, longtemps, devant une œuvre, l’observer avec attention, et laisser couler les mots sur le papier.
Je suis la force humaine qui affronte la vague. Samira
Fragmenté, composé de plusieurs, je constitue l’art de moi. Gregory
Je suis arc-en-ciel, je remplis de couleurs ma propre vie. Je suis eau tourmentée par la tempête de mes émotions. Je suis cascade déversant mes émotions. Jade
Les consignes de l’autolouange
Les consignes d’écriture sont celles de l’autolouange :
- écrire en je, et uniquement en je
- amplifier tout ce qui monte, inviter la métaphore, se déployer, trouver sa parole « montgolfière »
- accueillir ce qui vient avec intégrité et sincérité
De là jaillit une poésie spontanée et sauvage, sans tri, qui embrasse tout ce qui est présent en cet instant. Une forme de poésie brute, finalement, qui ne sait pas encore qu’elle est poésie avant de s’entendre proclamée dans le groupe.
Une parole qui nous surprend, qui nous révèle des pans de nous-mêmes.
Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. René Char
En résonance avec l’art brut
Récemment, j’ai découvert la merveilleuse Collection de l’Art Brut à Lausanne. En résonance avec les œuvres exposées, l’expérience est d’autant plus forte du fait des circonstances souvent extrêmes qui ont vu émerger ces créations. Des personnes souvent marginales, parfois enfermées, pour qui la création fut un cri de liberté, un geste de résistance face à tout ce qui venait écraser leur intériorité.
La création comme seul et dernier espace pour dire « je », à partir de ce soi incompressible, parfois enfoui, si précieux en chacun. Une expression née dans l’adversité, sans volonté de plaire, et qui laisse derrière elle des œuvres d’une éblouissante beauté.
Éclats d’écriture – Infiniment Bleu
Ainsi, lors d’un atelier tout public mené en tandem avec Caroline Recher, nous avons proposé une écriture en résonance avec l’exposition Infiniment Bleu des œuvres de Laure Pigeon.
Ici, quelques éclats de nos textes, proclamés dans la tranquillité du musée, ouvert rien que pour nous. Un moment de partage et d’émerveillement où nous écoutons tour à tour la parole de chacun.
Je suis joie sertie de tristesse bleue. S.
Tissage de moi-même, j’inspire mon authenticité. J’emprunte chaque chemin naissant. Explore chaque courant bleu. Habite chaque mouvement fluide. Expire chaque renoncement endeuillé. A.
Bleu de la vie. Or du temps. Grain de folie. Je suis élan incommensurable d’écrire à tout prix. S.
Je suis danse infinie dans un grain de bleu. Je suis célébration des méandres, accueil des détours. Je fais de mes tâtonnements un art. O.
Je métabolise la dépression sévère. C.
Voir avant de savoir
Moi qui n’ai aucune culture artistique particulière, j’ai découvert un art d’entrer en dialogue avec l’art qui me nourrit profondément, et que je suis heureuse de partager.
C’est une démarche toute différente de celle de prendre un audioguide, qui fournit des informations historiques et culturelles :
Nous risquons alors d’être téléguidés par nos oreilles et par une soif de savoir qui, sans ancrage, s’évapore rapidement. Marie Milis
Cette réflexion me frappe… Combien d’expositions ai-je vues dont il ne me reste, en effet, que si peu de savoir ?
Quand la rencontre fait nid
Alors qu’en proposant ce temps de contemplation, d’écriture et de proclamation, une rencontre si sensible et si intense a lieu, qu’elle fait pour longtemps un nid pour l’œuvre de l’artiste au creux de mon for intérieur.
Après coup, je sens souvent naître un désir d’en savoir plus : lire sur la vie et le parcours de l’artiste, comprendre la signification de cette œuvre particulière. La médiation artistique vient alors prolonger et ancrer la rencontre dans une perspective historique et culturelle plus large.
Parfois, ce désir est absent. Parfois c’est le temps qui manque.
Mais le sentiment de gratitude envers l’artiste, et envers ce qu’il ou elle m’a permis de toucher demeure toujours intensément présent.
Et vous ? Pourquoi ne pas prendre un stylo pour essayer, la prochaine fois que vous irez au musée ?
📚 Pour aller plus loin :
- Marie Milis, L’art de voir – À l’écoute de soi pour rencontrer l’œuvre d’art (Éditions Tandem).
- Ophélie Schnoebelen, Se proclamer pour exister (Chronique Sociale), Chapitre « Sortie au musée ».